Prorogation, ou comment être totalement déconnecté
Par Richard Mahoney
« La préoccupation numéro un de la population est l’économie et leurs emplois. J’ai bien plus de gens qui me parlent d’économie que de prorogation ».
C’est de cette manière que le député conservateur de Glengarry-Prescott-Russell, Pierre Lemieux, décrit la réaction des électeurs concernant la longue pause que vient de prendre la Chambre des Communes.
Bien sûr, nous n’attendions rien d’autre du député conservateur qui, à titre de porte-parole officiel local du premier ministre Stephen Harper, est toujours prêt à défendre les décisions de son gouvernement. M. Lemieux est un soldat obéissant, dont on peut être certain qu’il répètera la ligne officielle du parti.
Il serait rafraîchissent qu’il puisse démontrer assez de courage pour déroger, de temps en temps. Les électeurs apprécieraient sa franchise s’il admettait, rien qu’une fois, que son gouvernement ne fait pas l’unanimité et qu’il n’est pas parfait.
Mais cela n’arrivera jamais, bien sûr!
Mais M. Lemieux pourrait être assez sensible pour admettre que plusieurs personnes n’acceptent pas la décision du premier ministre de stopper l’appareil législatif pour la deuxième fois en deux ans. Rappelez-vous qu’en 2008, M. Harper avait noyé le poisson en prorogeant le Parlement pour court-circuiter une alliance des trois partis d’opposition. Cette fois-ci, le gouvernement soutient qu’il a besoin de temps pour consulter la population en prévision d’un nouveau budget qu’il entend présenter le 4 mars prochain.
On doit par ailleurs noter que cette pause permet aux Conservateurs de procéder à la nomination de cinq nouveaux amis au Sénat, ce qui leur donne le contrôle de la Chambre Haute. Il faut également noter que cette pause donne aux parlementaires toute la latitude voulue pour concentrer leur attention sur les Jeux Olympiques d’hiver. Il ne fait aucun doute que si le Canada fait bien à Vancouver, il est probable que Messieurs Harper et Lemieux vont tenter de s’attribuer un peu de crédit pour les réalisations de nos athlètes.
Nous savons tous que les politiciens sont des adeptes du patinage. C’est pourquoi il faut rappeler qu’au moment de la prorogation, le 30 décembre, le gouvernement devait faire face à des questions embarrassantes sur la torture de prisonniers afghans. Aussi, la prorogation n’est peut-être pas un enjeu capital dans l’inconscient collectif, mais cette pause permet aux électeurs d’en parler et ce qui en ressort n’est pas nécessairement positif.
De fait, le dossier semble avoir une influence tangible sur la façon dont les électeurs voient les deux principaux partis nationaux. Certains sondages démontrent que Libéraux sont menottés aux Conservateurs, depuis que M. Harper a annoncé que la Chambre des communes serait fermée entre le 30 décembre et le 3 mars. Un groupe de pression, les Canadiens contre la prorogation du parlement, a rapporté que pas moins de 100 000 personnes les appuient sur Facebook.
Nous ne pouvons sous-estimer la faculté qu’ont les Canadiens à se mettre en colère, pas plus que du pouvoir de Facebook. Alors qu’une brochette de membres du Parlement travaillent fort et travaillent actuellement et ce, même si la Chambre ne siège pas, plusieurs gens ordinaires sont un peu frustrés de voir leurs représentants se payer une longue pause pour ne pas siéger aux Communes.
Quand le parlement a été suspendu, les Conservateurs ont étalé leur propre calendrier législatif. Une trentaine de projets de loi sont morts au feuilleton. La plupart des ces projets de loi concernaient des amendements aux Code criminel et concernaient les drogues, la possession de biens volés, l’abus sur Internet, les droits des victimes, le système de libération conditionnelle. Mais les Conservateurs croient qu’il était plus important de gagner le contrôle du Sénat.
« Nous avons eu un agenda anti-criminalité assez chargé, raconte M. Lemieux. Mais nous éprouvons de sérieuses difficultés avec le Sénat, qui est dominé par les Libéraux ». Le député fait remarquer que le Sénat a déjà retardé et même amendé des projets de loi qui avaient été adoptés par le parlement.
Au même moment, la candidate libérale dans Glengarry-Prescott-Russell, Julie Bourgeois, a dénoncé la décision de proroger le parlement, la qualifiant de démonstration tragique de ce que le premier ministre pense du Parlement. Mme Bourgeois a dit, dans une récente apparition publique, que les conservateurs ne veulent définitivement pas faire face aux questions. « Nous avons toutes les raisons de nous en faire, vraiment beaucoup. Quelle est la vraie idéologie de ce parti qu’une majorité de Canadiens a porté au pouvoir? Si le premier ministre ne peut supporter les réalités d’une société libre, quelle seront les autres intolérances qu’il nous cache? Mme Bourgeois avait ce message à l’intention de Messieurs Harper et Lemieux. « Le parti libéral sera heureux de réaliser vos vœux. Nous allons mettre fin à vos tourments. Nous allons nous débarrasser de vous aux prochaines élections ».
Les électeurs auront le dernier mot dans la promesse des libéraux vaincre les tories aux prochaines élections. La récession soulève toutefois bien des questions sur la compétence de nos représentants. Si le Sénat est un obstacle non démocratique à l’adoption des lois, qu’on l’élimine une fois pour toutes.
Quelqu’un qui a déjà eu, à une certaine époque, une forte ressemblance avec Stephen Harper, avait déjà mentionné un jour que le Sénat devrait être élu au suffrage universel. Peut-être M. Lemieux pourrait-il rappeler cette vieille promesse à son chef. Mais avouons que la réforme du Sénat est tout sauf excitant.
Et que dire du rôle d’un député? Comme d’habitude, M. Lemieux a été très occupé lors de la pause des Fêtes. Mais la machine gouvernementale tourne, avec ou sans les députés. M. Lemieux voit juste lorsqu’il dit que les électeurs sont davantage préoccupés par leurs emplois que par l’absence de leurs représentants. Avec ou sans députés, l’économie ne s’améliore pas beaucoup dans cette partie du monde.
Toutefois, le principal rôle d’un député est d’être notre voix aux Communes. Si les députés doivent être mis en congé aussi souvent par prorogation, peut-être devront-ils être prêts à accepter une réduction de leur salaire.












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